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Normalisons le principe du cordonnier le plus mal chaussé

Ou comment arrêter de juger un expert sur ce qui n'a rien à voir avec son expertise
10 juillet 2026 par
Naïma LAIDIOUI
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Tu l'as peut-être déjà dit. Ou pensé très fort.

"Elle fait de la communication, mais elle n'est pas très présente sur les réseaux." "Il est webdesigner, mais son site laisse à désirer." "Elle conseille les entrepreneurs, mais elle ne semble pas elle-même au point sur tout."

Et quelque part, ça t'a donné des doutes. Voire orienté ton choix vers quelqu'un d'autre.

Je comprends le réflexe. Il est humain. Il est même logique, à première vue. Sauf qu'il repose sur une confusion fondamentale entre l'expertise d'une personne et la vitrine qu'elle présente d'elle-même. Et cette confusion, elle te fait parfois passer à côté des meilleurs prestataires du marché pour choisir ceux qui ont les plus beaux souliers.

C'est le moment de normaliser le principe du cordonnier le plus mal chaussé. Et de te donner de vrais critères pour choisir un prestataire.

C'est quoi exactement, le cordonnier le plus mal chaussé ?

L'expression vient d'un constat vieux comme le monde : les cordonniers, ceux qui fabriquent et réparent les chaussures des autres, portent souvent eux-mêmes des chaussures usées. Non par incompétence, mais parce qu'ils passent leur temps à s'occuper des pieds des autres, pas des leurs.

Appliqué au monde professionnel, ça donne des réalités que tu croises probablement tout autour de toi sans toujours les identifier comme telles.

La paysagiste qui a un jardin impeccable chez ses clients... et qui habite en appartement, ou dont le bout de pelouse personnel est envahi de mauvaises herbes. Son expertise en aménagement paysager n'a strictement rien à voir avec l'état de son propre extérieur.

La webdesigner dont le site personnel n'est pas parfaitement optimisé, dont le portfolio est un peu daté, dont les pages chargent une demi-seconde de trop. Elle est peut-être en train de finir le site d'une dizaine de clients en simultané, son propre site attendra.

La pro de la communication qui poste une fois par semaine sur LinkedIn, qui n'a pas de stratégie de contenu visible, qui ne fait pas de stories Instagram. Elle pourrait avoir en portefeuille des marques qui font des dizaines de milliers d'abonnés et ne plus avoir une once d'énergie pour animer ses propres réseaux.

La consultante financière qui accompagne des entrepreneures sur leur gestion et dont le propre bilan pourrait parfois être plus solide. Elle est absorbée par les dossiers de ses clientes, par la prospection, par la production de contenu, par la gestion administrative de sa propre structure.

Et oui, je m'inclus dans le lot. Parce que ce serait malhonnête de ne pas le dire.

Pourquoi cette contradiction existe : les vraies raisons

Ce n'est pas de l'hypocrisie. Ce n'est pas de l'incompétence. C'est de la physique.

Le temps est une ressource limitée et les clients passent en premier.

Un prestataire qui travaille sérieusement a des engagements envers ses clients. Des délais à tenir. Des missions en cours. Des révisions à intégrer. Des appels à préparer. Dans cet agenda déjà bien rempli, son propre projet (son site, sa communication, sa gestion) se retrouve systématiquement relégué à la case "quand j'aurai du temps". Et ce temps n'arrive jamais, ou si rarement.

C'est un paradoxe cruel mais logique : plus un prestataire est occupé par ses clients, moins il a de temps pour s'occuper de lui-même. Et l'inverse est aussi vrai, celui qui a toujours un site parfait et une présence réseaux impeccable a peut-être... plus de temps libre qu'il ne le devrait ou a fait le choix de déléguer une partie de ses tâches.

L'énergie créative se concentre là où se trouvent les enjeux.

Quand tu es graphiste, tu mobilises ta créativité, ta rigueur, ton sens du détail pour les projets de tes clients. Ce sont leurs marques, leurs budgets, leurs ambitions qui sont en jeu. Quand vient le moment de s'occuper de ta propre identité visuelle, il t'arrive de décrocher. Pas parce que tu n'es pas capable mais parce que l'enjeu émotionnel n'est pas le même. Et paradoxalement, les experts sont souvent les pires clients d'eux-mêmes : trop exigeants, trop indécis, trop impliqués pour déléguer à leur propre cerveau ce qu'ils font naturellement pour les autres.

Le syndrome de l'artisan et la distance nécessaire.

Il y a une distance créatrice qui joue un rôle fondamental dans toute prestation de qualité. Un bon conseiller voit les choses clairement chez son client parce qu'il a du recul, il n'est pas dans l'histoire, il peut l'analyser de l'extérieur. Cette distance, il ne peut pas l'avoir sur lui-même. Le médecin qui se soigne lui-même a un mauvais patient. Le consultant qui s'accompagne lui-même manque de hauteur. Ce n'est pas un aveu de faiblesse, c'est une réalité structurelle du conseil et de l'expertise.

Et parfois, c'est tout simplement une question de priorité assumée.

Une prestataire qui choisit délibérément de ne pas être sur les réseaux sociaux, dont le site est fonctionnel mais pas spectaculaire, dont la communication personnelle est discrète, ce n'est pas forcément un signe de manque de compétence. C'est peut-être un choix de vie, une posture commerciale différente, une clientèle qui vient par recommandation et qui n'a que faire d'un compte Instagram soigné.

Ce que ça ne dit pas sur l'expertise

Soyons très clairs sur ce point, parce que c'est le cœur de l'article.

Le fait qu'une experte ne mette pas en pratique pour elle-même ce qu'elle fait pour ses clients ne dit rien, absolument rien, de la qualité de ce qu'elle produit pour eux.

La paysagiste qui vit en appartement connaît les espèces végétales, les techniques d'aménagement, les contraintes de sol et d'exposition, les fournisseurs fiables. Son savoir-faire ne dépend pas de la superficie de son balcon.

La webdesigner dont le site n'est pas parfait maîtrise les principes, les outils de design, les contraintes techniques, l'expérience utilisateur. Son propre site n'est pas le miroir de ses compétences, c'est juste le projet qu'elle n'a pas eu le temps de finir.

La pro de la communication qui poste peu connaît les algorithmes, les stratégies de contenu, les messages qui convertissent, les formats qui engagent. Sa propre présence sur les réseaux est un choix ou un arbitrage de temps, pas un aveu d'incompétence.

Ce que tu dois chercher chez un prestataire, c'est ce qu'il fait pour les autres. Pas ce qu'il fait pour lui.

Alors comment choisir un bon prestataire, vraiment ?

Si la vitrine personnelle n'est pas le bon critère, voilà ceux qui le sont vraiment.

Les preuves de ce qu'il fait pour ses clients. Les références, les témoignages, les études de cas, les exemples de travaux réalisés. C'est là que se trouve la vraie information. Un portfolio de projets clients bien documenté vaut infiniment plus qu'un compte Instagram actif. Demande à voir des exemples concrets de missions similaires à la tienne. Pas sa propre communication mais plutôt les livrables qu'il a produits pour d'autres.

Les recommandations et le bouche-à-oreille. Si tu peux parler à un client actuel ou passé de ce prestataire, fais-le. Une conversation de dix minutes avec quelqu'un qui a travaillé avec lui te donnera plus d'informations utiles que trois heures à éplucher son site. La recommandation directe reste l'indicateur le plus fiable qui soit.

La clarté de sa proposition et de sa méthode. Est-ce qu'il comprend ton problème ? Est-ce qu'il peut t'expliquer comment il va y répondre, avec quels outils, dans quel délai, avec quels livrables ? Un expert qui sait ce qu'il fait peut parler de sa méthode clairement, sans jargon et sans superflus.  Quelqu'un qui parle beaucoup mais ne dit rien de précis mérite qu'on creuse davantage.

La qualité de l'échange initial. Comment est-ce qu'il écoute ? Est-ce qu'il pose des questions pertinentes sur ton contexte avant de te proposer quoi que ce soit ? Est-ce qu'il est capable de te dire non, de te dire que ce n'est pas ce qu'il te faut, ou que ce n'est pas dans son domaine ? Un prestataire qui dit non parfois est généralement plus fiable que celui qui dit oui à tout.

La cohérence entre ses tarifs et le marché. Ni trop bas, ce qui peut indiquer un manque de confiance, un débutant, ou quelqu'un qui compense par le prix ce qu'il ne peut pas prouver par l'expérience. Ni hors sol, sans justifier si la valeur proposée mérite un investissement. Un tarif ancré dans la réalité du marché, assumé et expliqué, est en soi un signal de professionnalisme.

L'adéquation entre son expertise et ton besoin réel. Ce n'est pas le meilleur du marché dans l'absolu que tu cherches, c'est le meilleur pour ce que toi tu as besoin maintenant. Un expert généraliste peut être moins adapté qu'un spécialiste de ton secteur ou de ton type de problème. Avant de chercher un prestataire, clarifie ton besoin. C'est ça, la vraie base d'un bon choix.

Un mot pour les prestataires qui se reconnaissent dans cet article

Si tu es de celles dont le jardin n'est pas parfait, dont le site attend depuis six mois, dont la stratégie réseaux est plus une intention qu'une réalité, ça ne t'empêche pas d'être excellente pour tes clients.

Mais il y a une chose que tu peux faire, et qui ne coûte pas grand-chose : le dire. Le normaliser. Ne pas laisser ce décalage visible sans explication. Une phrase sur ton site, dans ta bio, dans tes échanges avec les prospects : "Je consacre l'essentiel de mon temps et de mon énergie aux projets de mes clients, les miens attendent patiemment leur tour." 

Cette honnêteté n'affaiblit pas ta crédibilité. Elle la renforce.

Et si tu te reconnais dans ce décalage depuis trop longtemps, peut-être est-il temps de bloquer une vraie plage dans ton agenda pour t'occuper aussi un peu de toi. Pas par perfectionnisme mais par cohérence. 

Et parce que tu le mérites autant que tes clients.

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Je ne suis pas assez douée avec les chiffres pour piloter mon business
Et si le problème n'était pas toi, mais la façon dont on t'a présenté la gestion ?